Serge Tchapnine: Dialogue contre scandale

Il est évident que le regard actuel sur l’Eglise est loin d’être serein. Le temps de la placidité jubilaire est révolu. Qui en porte la responsabilité? Des libéraux insidieux? Des journalistes véreux? Des fonctionnaires de l’Administration du Président? Oublions un instant les théories du complot chères à nos cœurs, et réfléchissons à nos propres problèmes. Sommes-nous des, chrétiens orthodoxes dignes de ce nom ? Voici ce qu’en pense Serge Tchapnine, le rédacteur en chef de «La Revue du Patriarcat de Moscou»

 

La crise : point d’entrée 

 

— Aujourd’hui on parle beaucoup de la crise dans l’Eglise. Quelle est son acuité, sa nature? 

— Soyons honnêtes: ces vingt dernières années ont été relativement calmes pour les orthodoxes de Russie. La vie ecclésiale semble évoluer d’une manière satisfaisante et à-coups : on restaure des églises, des cours de catéchisme sont mis en place, on voit des aumôniers dans l’armée, d’autres participent, avec des paroissiens, au travail social. Et dans le même temps on observe une autre tendance, celle de la marginalisation des orthodoxes, liée pour beaucoup à leur distanciation des problèmes qui préoccupent la société. Ces deux tendances coexistaient paradoxalement, alors qu’il est évident qu’elles étaient antagoniques. Est-ce que les tensions vont s’aggraver, à quoi cela mènera-t-il ? Il y a un an on pouvait ne pas y penser. Mais suite à plusieurs événements de ces derniers mois, à commencer par les meetings de protestation à la suite des élections de décembre 2011, ce problème s’est posé avec beaucoup plus d’acuité. 

Je désignerais trois problèmes de l’Eglise moderne. 

Le premier est «l’absence» de théologie. Il est raisonnable de réfléchir à Dieu, de Le glorifier, de construire sa propre vie spirituelle – telle est la mission de tout chrétien orthodoxe. Ceci est raisonnable, car cela se fait dans l’association du cœur et de l’esprit. Pourtant la théologie est perçue aujourd’hui surtout comme une discipline scientifique ou une «occupation professionnelle». 

Le deuxième problème consiste dans le fait que dans l’espace public l’Eglise n’est pas en adéquation avec elle-même. Une multitude de gens très différents interviennent en son nom. Plus précisément, nombreux sont ceux qui se sont trompés de porte. Ils devraient militer, à l’instar des jeunesses communistes, pour la victoire du prolétariat, ou dénoncer «les ennemis du peuple». Bien évidemment, si on les prend comme exemple de la vie spirituelle et intellectuelle dans l’Eglise Orthodoxe Russe, le constat serait triste : dans ce qu’ils font rien qui soit témoignant du Christ, convaincant, intelligible. Ils jonglent avec les mots et véhiculer une idéologie orthodoxe-patriotique primitive. 

Le troisième problème est ce lui de l’illusion de l’unité ecclésiale. Il y a actuellement plusieurs groupes dans l’Eglise, avec leurs propres systèmes d’opinions et suivant parfois une ligne idéologique stricte. Ils ne communiquent plus depuis longtemps entre eux, et ces derniers temps leurs conflits ne cessent de s’aggraver. Pourtant l’unité nous est un devoir, et y aspirer est le souhait naturel de tout chrétien. Comment faire ? Tous nos conflits, divergences et contradictions ne peuvent être vaincus par un effort intellectuel ou une volonté administrative. Le problème ne peut pas être résolu, il ne peut qu’être «levé» dans le Christ, mais pour cela nous avons besoins d’un exploit moral personnel, cela ne peut être atteint que par l’amour. En sommes-nous capables aujourd’hui ? Là est la question. 

 

— De quels groupes s’agit-il ? De «libéraux» et de «conservateurs»? 

— Il est difficile d’inscrire notre société religieuse dans le schéma ternaire traditionnel: droite-centre-gauche. Toutefois, il peut être utilisé pour désigner les particularités du rapport des forces à l’intérieur de l’Eglise. Il semblerait qu’on puisse parler avec certitude d’une droite forte et importante. Mais qui sont ces gens de droite? Sont-ils vraiment des traditionalistes et des conservateurs? Difficile d’en parler sérieusement après trois générations de Russes qui ont grandi dans la tradition soviétique, et le retour vers les valeurs chrétiennes n’est qu’une reconstitution certes sincère et pieuse Il semblerait qu’il y ait une aile libérale au sein de l’Eglise. Pourtant, elle n’exige aucune réforme, elle n’a pas de programme et ne cherche pas à en élaborer un. Elle n’a pas de leaders, c’est un groupe peu nombreux qui ne jouera un rôle important ni aujourd’hui, ni dans un proche avenir. Et le centre, c’est quoi? C’est une «majorité silencieuse» que personne n’a pensé à consulter et qui donc n’a pas encore eu l’opportunité de se prononcer. 

Cependant, ces derniers temps on observe un intérêt croissant à l’égard des études sociologiques et de l’histoire de l’Eglise. Il s’avère que les fidèles sont moins nombreux qu’on ne le pensait. Bien évidemment, ils ne représentent ni 80%, ni 50% de la population. Et même s’il ne s’agit que de 40%, c’est beaucoup. De toute façon les orthodoxes sont la communauté religieuse la plus importante de la Russie actuelle. Nous devons continuer de scruter ces «40%», pour essayer de comprendre quelle est l’intensité de leur foi. 

Pour en revenir au schéma «droite-centre-gauche», on peut avoir une approche différente. Si l’on s’appuie sur ceux qui participent activement à la vie de l’Eglise, le tableau sera différent. Ceux qu’on appelle aujourd’hui «des libéraux» constituent en fait le centre libéral-conservateur. C’est, en premier lieu, le clergé des paroisses de Moscou et de Saint-Pétersbourg, dont les représentants les plus connus sont actuellement les archiprêtres Alexis Ouminski et Georges Mitrofanov. Il y là également les enseignants de la plupart des séminaires. A droite se situent le clergé et les laïcs orientés vers la tradition monacale se faisant rare de nos jours. A gauche se trouvent les paroisses et les cercles intellectuels qui s’occupent principalement de catéchisation et de mission auprès de la population des villes de plus d’un million d’habitants. 

Aucun de ces groupes n’ayant de prise de position nette la question se pose : quelle est l’attitude concertée de l’Eglise ? Il est évident que pour la plupart des questions non dogmatiques elle n’existe pas (personne n’a encore aboli la liberté d’opinion). Même lorsque l’Eglise formule un point de vue officiel tout le monde ne sera pas disposé à le faire sien. L’Eglise adopte beaucoup de textes capables d’améliorer la vie ecclésiale. Mais la plupart d’entre eux sont inopérants. Notre tâche est d’en analyser les causes et de faire en sorte qu’ils soient opérationnels contribuant ainsi au renforcement de l’Eglise et au dialogue en son sein. 

 

— Est-ce que les événements de ces derniers mois concernent l’ensemble de la société, où ce ne sont que des jeux inhérents à la «classe créatrice» composée de journalistes et de passionnés des réseaux sociaux? Les sondages montrent que l’opinion de la majorité vis-à-vis de l’Eglise ne change presque pas.

 

— Je pense qu’il s’agit de processus réels, non imaginés par les médias. Pour ceux qui perçoivent l’Eglise comme une autorité, pour ses membres comme pour ses adversaires, l’essentiel n’a pas changé. Les groupes en présence ont clarifié leurs positions. D’autre part, l’impact de tels événements sur la société n’est pas immédiat. C’est pourquoi on ne peut pas dire que les sondages effectués au printemps ou en été 2012 reflètent la situation dans son ensemble. Bien des choses dépendent du comportement serein, non discordant des orthodoxes. Ni la société, ni nos frères dans la foi n’attendent de nous un manque de sérénité. Mais on nous provoque et nous « suivons ». Finalement tout le monde est perdant. 

Le fait que l’Eglise a tout à coup acquis tant d’importance pour ceux qui s’en distanciaient auparavant me surprend. Non parce qu’on «aime les persécutés». Dans un contexte de critiques persistantes de l’Eglise les gens font un choix avec leur cœur. Ils disent : «Nous ne comprenons pas très bien ce qu’est l’activité publique de l’Eglise, nous ne pouvons pas analyser les propos que tiennent à son sujet les médias, mais nous venons dans un lieu saint et nous sentons que l’Eglise est notre foyer». Ils se confessent pour la première fois, communient, amènent leurs enfants qui depuis leur baptême n’ont jamais remis les pieds dans une église. Si à ce moment nous nous adressons à la personne pour lui dire : « Tu as raison. Maintenant tu dois devenir un membre de la communauté, accepter les sacrements, participer à la vie paroissiale », il se peut que l’Eglise devienne plus forte et plus nombreuse. 

 

— Mais cette tendance est absente de l’espace médiatique. Par contre, on nous serine tous les jours «qu’untel a annoncé sa rupture avec le Patriarcat de Moscou». 

— A mon avis, c’est un problème artificiel, qui n’a rien à voir avec la réalité. Tout ce que j’ai eu l’occasion d’entendre à ce sujet est très bizarre. Quitter l’Eglise est un acte très émotionnel et infantile... ce n’est qu’un geste impulsif. Par exemple, une femme appartenant à l’une des paroisses moscovites a déclaré publiquement son départ. Mais peu de temps après, sur la demande de l’archiprêtre de cette église, elle a publié un communiqué dans lequel elle avouait ne pas avoir communié pendant cinq ans. Selon les normes canoniques elle s’est séparée de l’Eglise depuis longtemps, et maintenant elle utilise ce prétexte pour annoncer sa décision. 

Bien évidemment, on peut réfléchir à sa propre appartenance à l’Eglise Grecque, Géorgienne ou Américaine. Mais le Christ est partout, le calice de la célébration eucharistique est le même pour tout le monde. Quel est le sens d’un changement de juridiction? 

 

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Pourquoi nous blâme-t-on ? 

 

— A votre avis, qui veut souffler sur le feu? 

— Je ne vois pas quelles forces en Russie pourraient profiter des tendances anticléricales... Notre situation est unique. Pourquoi critique-t-on les chrétiens en Occident ? En premier lieu, pour leur fidélité aux Evangiles. On leur dit: «Nous avons des principes démocratiques, la défense des minorités, les droits de l’homme, et avec vos principes chrétiens vous ne vous inscrivez pas dans notre société. Votre christianisme viole nos lois». Et qu’est-ce qu’on dit chez nous ? «Chrétiens, regardez-vous : vous suivez mal l’idéal évangélique». Ces critiques sont un pur bonheur pour nous ! Cela veut dire que même ceux qui s’opposeraient à l’Eglise ont des notions de l’ Evangile.Mais ces derniers temps nous «nous blindons»: on nous pique, et nous faisons mine de ne pas nous en apercevoir. Pourtant si l’Eglise devient sensible aux critiques, si nous apprenons à reconnaître nos torts réels, l’opinion changera en notre faveur. On nous invite au dialogue, et nous le refusons. Mais si nous l’acceptions, nous y gagnerions beaucoup. 

 

— Souvent au lieu de nous inviter au dialogue on nous injurie... 

— Oui, des chrétiens sont maltraités, insultés et parfois frappés. Mais lorsque la réaction des chrétiens eux-mêmes consiste à insulter et à frapper, c’est terrible. Malheureusement, ces derniers mois nous avons assisté à de telles réactions. C’est regrettable. Les orthodoxes doivent trouver un «programme d’action positif», il faut communiquer ouvertement et apprendre à dialoguer avec des personnes aux opinions très différentes, leur expliquer quelle est notre espérance, comment nous comprenons l’Eglise à laquelle nous appartenons. Et en parlant du Christ il nous faut raconter avec vigueur, effort spirituel et émotionnel ce que représente le Christ pour chacun d’entre nous. J’observe de plus en plus souvent que dans un espace public le témoignage du prêtre sur la foi et l’Eglise n’est pas entendu, il se perd. Dans une certaine mesure, cela est compréhensible: le public perçoit un tel sermon comme une «obligation professionnelle» du prêtre. Avons-nous suffisamment de laïcs qui pourraient soutenir le clergé en témoignant de leur foi? 

 

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L’esprit de la loi, c’est la volonté du législateur 

 

— L’affaire de la « prière punk » a cristallisé les divergences d’opinion dans la société. Certains préconisent un châtiment pénal des participantes, d’autres affirment qu’il n’y a pas matière à poursuites judiciaires. Cela témoigne de l’ambiguïté juridique de cette affaire. 

— Pourquoi le comportement de ces jeunes femmes a été qualifié comme infraction pénale ? Quelle est la différence entre «petit délit» (Code d’infractions administratives) et «hooliganisme» (Code pénal)? Il est clair que l’un des critères a été «l’incitation à la haine religieuse». Mais ces jeunes femmes ont affirmé qu’elles n’avaient pas l’intention d’offenser les croyants. Il est également difficile de qualifier de hooliganisme leurs textes et les actes qu’elles ont commis. Quant au tribunal, à charge, il a tenté de le «prouver» avec l’aide de « victimes » et d’expertises, et finalement il y est parvenu. Pourtant il ne s’agit que d’intention. Comment peut-on prouver l’existence d’une intention si les accusées affirment qu’elles n’en avaient pas? L’argumentation du tribunal est parfaitement indéfendable. 

Je considère que le verdict du tribunal de Khamovniki est une iniquité. Et ce n’est pas un problème de l’Eglise, c’est celui du système judiciaire. Malheureusement, tout en connaissant les problèmes des tribunaux en Russie, l’Eglise a finalement décidé d’entamer une action en justice. 

Et puis nous voyons que cette norme qui ne fonctionne pas dans sa rédaction actuelle est toujours maintenue dans la loi. Est-ce que quelqu’un s’en est aperçu et est disposé à présenter une initiative législative ? Non. Il faut introduire dans la loi des définitions de la haine religieuse, cerner les limites de cette notion ainsi que des actes qui peuvent être qualifiés comme tels.Mais la chose la plus importante pour toute notre société est d’arriver à s’entendre sur le fait (en dehors de tout problème juridique, politique ou social) qu’une église, son espace liturgique ne peut en aucun cas devenir un lieu qui accueille des manifestations d’art contemporain. La profanation ou la destruction d’images et symboles saints ne peut pas être un acte de création, et les objets sacrés bafoués n’acquièrent pas une «nouvelle qualité» et n’en deviennent pas des objets d’art. 

 

Traduction pour "PO" Elena Lavanant.

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